NIJINSKY RODIN

 

« Je ne sais plus s’il m’étonne davantage par le miracle de ses vols ou par l’intensité de son jeu. […] Le Spectre de la rose, c’est Nijinsky. Dans un costume aux pétales frisés auquel le rêve de la jeune fille ajoute peut-être l’image précise d’un récent danseur, il pénètre parmi les cretonnes bleues avec la chaude nuit de juin. Il mime et concentre tout ce qui, jusqu’alors, me semblait intraduisible d’un triste et superbe assaut d’arôme. Orgueilleux de sa rouge turbulence il tournoie en suaves remous, imprègne les rideaux de mousseline et enveloppe la dormeuse d’un voile tenace. Rien de plus extraordinaire ! La magie est telle qu’il recommence la fête, peuple un sommeil enfantin de douces voltiges et tout à coup, après un adieu final à sa chère victime, par la fenêtre béante, il s’évapore d’un bond si pathétique, si contraire à toutes les lois d’équilibre, si courbe et si haut que jamais plus la fuite et le retour d’un parfum de rose ne pourront m’assaillir sans que mon odorat s’augmente d’un fantôme ineffaçable.
J’éprouve à voir Nijinsky le plaisir illimité de l’art et l’allégresse précise des mathématiques. Il fait sans cesse la preuve de son génial problème, et son prestige émane de cet équilibre. »
(Jean Cocteau, Comœdia illustré du 15 juin 1911.)