babilee

Avoir des parents nés dans deux pays différents peut parfois brouiller le cours des choses. Je me dis que celui ou celle qui est né de deux artistes espagnols aura un cran d'avance pour compendre tout ce qu'a pu être Picasso. De la même manière, deux enfants italiens nés de parents chanteurs d'opéra, comprendront mieux comment se capture l'âme du Bel Canto  ! Est-ce que 'en suis sûre? Je m'efforce de l'être. J'ai bientôt cinquante ans, une mère française native de Menton et un père danois qui est né à Copenhague. Elle a adoré Jean Babilée. Il vénérait Erik Bruhn. Ah, j'ai oublié un détail...L'un et l'autre ont été danseurs classiques à un moment de leur vie. Ils sont passés professionnels mais leurs noms ne sont pas restés dans l'histoire de la danse. Sophie Benedetti et Sven Anderson. Hein ? Personne ne connaît.

Je ne suis pas danseuse mais je travaille pour l'Opéra de Paris où j'ai des fonctions administratives. Il ne s'écoule pas un jour sans que je pense à la danse et aux danseurs. Le travail permanent du corps, les entraînements, les répétitions, la compétition omniprésente et l'art aussi, l'art ephémère, la beauté qui vacille, grandit et éclate...

Mais je reviens aux pistes brouillées. Avoir un père qui ne rêve que de Copenhague où il a longuement dansé avant de devenir sculpteur me rend -il la danse peu accessible sous couvert que ma mère, qui a été ballerine, ne participait ni du même univers chorégraphique ni des mêmes prérogatives ? Ecole danoise contre école française ? Non, non, je crois que ma sensibilité s'est affinée au contact de deux traditions qui ne sont pas antinomiques. En même temps, ça m'a arrêté dans mon vol. Enfant, on me disait que j'avais tout pour être une bonne danseuse mais je n'ai pas fait carrière. J'ai observé beaucoup et je travaille pour...Pour les danseurs et pour la danse.

Mais j'en viens à ma mère, à sa passion pour Jean Babilée.

Qu'est-ce qu'elle aimait en lui ? Le jeune homme !

Jean Babilée, de son vrai nom Jean Gutman, est né à Paris le 3 février 1923. Babilée, qu'il choisira comme nom de scène et officialisera pour se marier avec Zapo en 2000, est celui de sa mère. En 1936, il commence ses apprentissages à l'Ecole de danse de l'Opéra de Paris, avant d'intégrer quatre ans plus tard les Ballets de Cannes. De retour dans la capitale, la guerre l'en éloigne de nouveau en 1944 et casse la ligne droite d'une carrière de danseur à l'Opéra comme Babilée aurait pu en rêver. Il décide de rejoindre le maquis et la résistance près de Tours. Très bon tireur, il participe à des opérations-commandos.

Lorsqu'il revient à Paris en 1945, il a 22 ans. « Je venais de vivre beaucoup d'émotions, confiait-il en 2010. Je dormais dans les bois près de Tours avec la mitraillette serrée près de moi. Lorsque j'ai entendu que Paris était libéré, je suis monté en stop à Paris. Je me suis précipité dans un studio de danse de la rue de Douai et j'ai regardé les danseurs en train de faire des entrechats six. J'avais passé des mois dans la forêt, je n'avais jamais eu peur, je trouvais ça normal d'être dans la résistance. C'était la vie. J'ai toujours été heureux d'être né en 1923. »

Dès son retour, Jean Babilée se remet à la barre. Naît en 1945 le ballet Jeux de cartes, avec Janine Charrat, puis un an après, au sein des Ballets des Champs-Elysées où il dansera de 1945 à 1949, Le Jeune Homme et la Mort, avec Nathalie Philippart, dont il a une fille, Isabelle. Ce duo, qui l'a accompagné toute sa vie, et qu'il a interprété plus de deux cents fois entre 1946 et 1968, le fait grimper au rang des étoiles.

Et jeune homme intrépide, de Paris à la Scala, il le restera toujours. Du reste, toute sa vie, il dansera, allant et venant en moto, son chat sur le porte bagage parfois.

Au fond, je comprends ma mère, dont la carrière s'est arrêtée car elle ressentait sans doute les limites physiques qui lui interdisaient de devenir une grande danseuse, ne serait-ce que techniquement, d'être restée admirative d'un battant, d'une force indomptable.

Resté beau malgrès le passage du temps, Jean Babilée sera resté beau, éternel jeune homme qui, au delà des rides, aura dompté la mort. Cette belle mort qui dans une des versions les plus célèbres du Jeune homme et la Mort revêtait la grâce de Zizi Jeanmmaire...

La Danse dit-elle, elle ne passe jamais. Les danseurs, les danseuses, tu les perds. Mais regarde Jean ! Guette son intensité ! De la vie et de la danse, il a tout capté. 

Il ne passe pas. Toujurs, il est elle.

Il est la Danse. Une de ses belles incarnations.