EB ET ANDERSEN

 

Comme je l'ai dit, mon père, né à Copenhague a été danseur avant de se mettre à sculpter. Il n'avait sans doute pas assez de dons physiques pour s'illustrer durablement sur scène. Pourtant, il avait la beauté. Quand j'étais enfant, je vivais avec ma mère et lui à Copenhague. Tous deux voulaient que je prenne des cours de danse et tous présentaient la danse classique comme un univers certes difficile mais féérique à l'enfant que j'étais. Je me souviens de mon père encore jeune evoquant pour la petite fille aux yeux clairs que j'étais un des princes de la danse danoise : Erik Bruhn. Longiligne, sylé, rigoureux, Bruhn a été un des princes de la danse classique dans les années cinquante et soixante. Mon père admirait sa ligne, d'une indicible pureté, ses envols et son dépuillement.  Petite, j'ai vu avec mon père adoré, un film aujourd'hui oublié, Hans Christian Andersen et la danseuse. Charles Vidor l'avait réalisé et Danny Kaye y avait le rôle titre. C'était à l'origine une comédie musicale qui avait eu du succès à Broadway mais on avait tenté d'en faire un film. Je me souviens qu'Andersen était confronté aux personnages de ses contes et que tout le monde dansait. Quelle idée de voir s'agiter la Petite Sirène, le tailleur qui oubliait de dire à ceux pour qui il travaillat qu'ils étaient nus ou encore la Petite marchande d'allumette. 

Mon père guettait les apparitions de son comparse danois, le bel et noble Erik Bruhn. Il le guettait comme un personnage de l'égende, beau, noble, la chevelure blonde magnifiquement plaquée, l'oeil d'azur...A côté de lui, Zizi Jeammaire, bien plus charnelle et ondulante, était merveilleuse.

Bruhn était un rêve de danseur pour mon père. Il aimait le voir comme un personnage de l'égende qui cotoie l'idéal. Je ne pense que la vie d'un danseur soit exempte de difficultés et de bassesses. Etre au sommet demande d'immenses qualités, le don a un prix et la douleur de ne pas en avoir un suffisant peut causer bien des violences intérieures. Je le sais pour avoir vu mon père peiner à se dire qu'il ne ferait pas la carrière dont il avait rêvé. Je le sais pour avoir vu ma mère renoncer elle-aussi. J'étais une gentille et jolie ballerine mais je n'aurais pu faire carrière. Ils ne m'en ont pas fait treproche, heureusement. Du reste, je veille à ma faon sur bien des carrières qui se font et se défont.

L'Opéra de Paris m'accueille journellement. Je rêve souvent qu'Erik Bruhn, le danseur danois que l'Opéra de Copenhague avait longuement bercé en son sein, que Paris, New York, Milan et Toronto ont su accueillir à leur tour, est là, près de moi. Il sait rescussiter l'engouement respectueux de la petite danseuse que j'ai pu être pour la grâce, la force et la beauté formelle d'un bel homme blond, qui, se mettant sur les pas d'Auguse Bournonville, traçait dans la capitale danoise le sillon de sa gloire et, accessoirement, dansait dans un film sur Andersen et ses contes.