LB


Il tourna les pages et regarda chaque dessin avec une grande attention :

-La plupart des dessins sont de Bakst lui-même. Il dessine en fait les costumes qu'il a créés pour les Ballets russes jusqu'en 1914, les derniers étant La légende de Joseph et Papillons, deux chorégraphies de Fokine avec des musiques de Richard Strauss et Robert Schumann. On dirait un balayage de sa carrière. Il a dû lui donner le carnet et elle y a écrit ensuite, l'inverse me semblant moins probable. Si tu regardes bien les dessins tu verras aussi les costumes de Jeux. Or ils ne sont pas de Bakst. On peut être sûr qu'elle a écrit dans ce carnet mais il y a d'autres écritures. Là, c'est Bakst. Et là, c'est Nijinsky. Je suis formel. Des petites notes sous un dessin ! Regarde, ça a été découpé et collé. Il avait appris le dessin...

Le danseur eut un demi-sourire :

-Oh, tu sais déjà tout cela ! Bakst, Benois, Nijinsky, ce sont les dessins et leurs commentaires. Tu vas vite ! C'est elle qui a dû écrire le plus.

-On trouvera les autres.

Julian feuilleta encore le carnet puis scruta Erik :

-Elle a donné des indications ?

-De lecture, non. Elle m'a tendu le carnet. Elle a parlé beaucoup et très vite et elle était si imposante ! Elle tenait beaucoup à ce que je lise et comprenne...

-Tu es fort  et tu dois le rester. Elle n'est pas facile à aborder, cela se sait et elle tient les journalistes et les curieux à l'écart. Ils ont du flair ! Je comprends qu'ils t'aient choisi et je sais qu'elle a aimé parler avec toi. Ils n'ont rien fait au hasard.

-Peut-être, sûrement. Je veux savoir ce qu'elle me dit.

Le danseur lui offrit un visage énigmatique. Il n'avait pas l'air si satisfait comme s'il devinait que tout allait devenir plus compliqué. Du reste, Julian lui dit :

-Ils vont mettre la barre plus haute quand tu leur montreras ce carnet et cette photo. Et ça les rendra encore plus pressants ! Ils attendent tant de toi !

Mais il fut clair :

-Ils sont pour moi, pas pour eux. Et ce sont des prêts.

-Mais moi, je les vois …

-Oui. On va dire qu'elle te les prête aussi.

Erik changea brusquement de cap :

-Tu peux être conseiller technique sur le film ?

-Ils sont déjà nombreux et jamais tu n'as évoqué ce sujet au téléphone avant que je n'arrive.

-Non, mais maintenant, c'est important pour moi.

-Je peux te conseiller de bien des manières, tu le sais. On ne cesse de parler.

-Ce serait plus officiel. Tu comprends ?

Julian ne comprenait pas vraiment mais son danseur semblait en demande. Il avait besoin de lui et c'était bien.

-Tu m'aiderais. Accepte d'être conseiller technique. Julian...

-Je vais régler cela. Je ferai tout ce qui est possible pour ton rôle et ce film.

Erik parut ravi et eut un rapide sourire. L'instant d'après, il montrait des signes de fatigue et Julian le regarda s'endormir avec ravissement, cherchant comment cet être au beau visage équilibré pourrait rejoindre le prince androgyne qui n'avait ni son teint clair ni sa blondeur ni ses traits purs. Alors que lui-même, blotti contre lui, sentait qu'il entrait dans le monde des ombres, il n'avait toujours pas formulé de vraies réponses et Il n'y en avait peut-être pas ; Erik trouverait et il l'aiderait. Il serait avec lui.

Restait l'obstacle représenté par la jeune fille. Il ne pouvait éluder ce point.

- Une jeune femme, oui.

- Une Californienne bien faite, c’est ça ?

- Elle était très jolie. Je ne m’attendais pas….

- Ce n’est rien. Demain, tu auras oublié. C’est anecdotique.

- Anecdotique ?

- Mais oui ! Qui est-ce ? Personne. Il n’y a pas d’amour.

Suffoqué, Erik regarda son amant avec curiosité. A New-York, le danseur avait tout fait pour ne pas obéir, pour échapper à l'autorité d'un homme dont il avait deviné l'adresse mais maintenant tout était différent. Il l'avait laissé venir, celui à qui il avait tant résisté et pire, il lui avait dit son amour. Il ne restait qu'à accepter. Il serait dirigé intimement par celui-là même qu'il avait tenté de rejeter et la première injonction venait de tomber. Il devrait être humble. La seconde jouxtait la première. L’assujettissement que demandait Julian excluait toute relation sentimentale avec une femme et le fréquent rappel de ses manquements initiaux. L'enjeu était fort et l'amant orgueilleux ne céderait pas.

- Retire tes vêtements.

Quand il le fit, son ami l'observa. Il regarda le torse à la respiration un peu hachée, les hanches étroites, la peau plus claire qui lui succédait, les jambes musclées et il lui envoya un regard approbateur.

-J'ai attendu ce moment, tu sais...