compagnon-errant_bbl_francette-levieux9-1200x800

A trente-neuf ans, en 1999, Erik monta donc ce beau ballet. Inspiré du cycle de mélodies pour baryton et orchestre de Gustave Mahler, Maurice Béjart, alors très influent, avait conçu un ballet sur un sujet douloureux. « Il s’agit, avait-il d’un compagnon errant comme ces jeunes apprentis du Moyen-Age qui allaient de ville en ville à la recherche de leur destinée, de leur maître. » Présenté pour la première fois en 1971, il était basé sur un duo en quatre séquences. Les quatre chants (en français : « Quand ma bien aimée », « Ce matin j’ai traversé la prairie », « J’ai une lame brûlante dans mon sein » et « Les yeux bleus de ma bien-aimée ») opposaient un danseur virtuose léger et brillant, image d’un Destin implacable, et un autre, souple et tourmenté, héros romantique épris de liberté mais voué au malheur, dans un duo lyrique et expressif d’une grande intensité.

Erik fit appel à, Paul Knight, un danseur du New York City ballet, plus jeune que lui, pour danser le rôle que Paolo Bortoluzzi avait tenu en premier. Il reprit lui celui que Rudolph Noureev avait incarné.  Les répétitions furent denses mais les deux danseurs s’entendaient bien. Quand Julian venait les voir, il en ressortait ébloui. Cinq représentations exceptionnelles étaient prévues. Dans un décor nu, Erik et Paul apparurent, l’un en gris et l’autre en rouge sombre. La salle, silencieuse, fut tétanisée à chaque fois. Et à chaque fois, à la fin, il y eut un silence ému avant que les applaudissements ne crépitent.

Lors de la dernière, Julian se retrouva en coulisse face à Erik en danseur. Il se figea. La magie avait encore tous ses droits mais le danseur approchait de la quarantaine. A plus d’un titre, il avait peur. A cet âge, un acteur qui fait carrière n’a rien à craindre, mais pour un danseur classique, il n’en allait pas de même. Encore deux ou trois ans et il verrait de lui-même ce que son corps, à qui il avait tant demandé, refusait désormais de faire.

-Très beau, Erik.

-Je voulais danser ce ballet depuis longtemps. Je ne t’en avais pas parlé en fait.

-C’est vrai. J’ignore pourquoi.

Ils s’entreregardaient.

-Tu donnes toujours le meilleur. Ta présence ici est un honneur.

-Oui, mais j’ai mon âge.

-Je le sais.

-Non, tu ne le sais pas.

Plus tard, il lui dit :

-Nicolas Mills m’a envoyé un scénario. Tout est pour point pour le film qu’il veut tourner ; même les acteurs sont choisis. Mais il voudrait que j’aie le premier rôle masculin. Opéra et danse classique. Une histoire d’amour.

-C’est tout à fait possible que tu prennes un congé pour tourner ce film ; il faudra qu’on en reparle assez vite.

-Oui, je reviens vers toi dès que j’en sais plus ; ça ne saurait tarder.

Ce ne fut pas le cas. Le désarroi le plus total envahit le danseur.

-J’ai besoin de me reposer.

-Mais.

-Copenhague. Berlin.

-Longtemps ?

-Je suis fatiguée.

-Bien…