JOHN

Toutefois, il continua de traverser une période difficile et décida à aller voir John Neumeier en Allemagne. Celui s’étant dit heureux de le revoir, il prit l’avion avec sa sœur. Else était belle, saine et rassurante et savait comment faire avec lui. Ils logèrent à l’hôtel où elle veilla sur lui, s’appliquant à ce qu’il ne tombe pas dans la mélancolie. Il aimait qu’elle eût un compagnon, qu’elle soit inventive et libre avec ses filles et que Klaus lui correspondît si bien. Quand vint le rendez-vous avec John Neumeier, elle s’éclipsa. Le chorégraphe, devinant qu’Erik était ébranlé nerveusement, fut clair.

-Nous avons tous des errances. Ce que vous avez fait pour Vaslav vous pousse peut-être à penser que vous allez perdre pied mais je ne le pense pas. Vous avez besoin de l’Europe après cette Amérique si exigeante. C’est un passage.

-Je vais devoir retourner en Amérique.

-Si vous y avez des engagements, il le faut. Vaslav y était lui-aussi…Je pense aux ballets qu’il voulait monter et qui sont perdus.

-Renaissance. Bilitis. Papillons.

-Oui. Moi, je pense que vous pourriez les monter. Oui, je sais : on ne sait pas quelle était leur teneur mais vous savez, vous sauriez créer des univers qui évoqueraient notre cher danseur…

Quels conseils me donneriez-vous ?

-Les ballets naissent et veulent durer.  Ils ne le peuvent pas toujours car ceux qui les ont créés s'en sont parfois désintéressés ou ont sombré face à leurs difficultés. Dans votre cas, la tâche est pire. Il ne s’agit même pas de réveiller les mémoires, il s’agit de commence à les occuper ! Ces chorégraphies, vous les concevrez ; je n’ai aucun doute là-dessus. Ensuite, il y aura vos fonctions, des histoires de programmation et d'argent, la nécessité de faire accepter ce qui ne l’était pas jusque-là ! Vous n'avez pas à l'apprendre à l'homme que je suis, qui dirige une troupe toujours vibrante à Hambourg. J'ai dû parfois croire que j'allais abandonner un projet qui m'était cher mais j'ai attendu, j'ai appris à le faire et j'ai été heureux après bien des craintes. Ces ballets, dont vous m’avez parlé, répondent autant à votre alliance avec Vaslav Nijinsky qu'avec vos souffrances secrètes.

Erik lui parla brusquement d’Eva ; Neumeier sourit.

-Oh, voilà qui est beau !  Votre lien avec votre fille va croître !

-Et en attendant ?

-Que vous reveniez travailler avec moi me ravirait ; mais vous faites face à une situation difficile à ce que je comprends. Il faut la régler.

Le chorégraphe le recevait chez lui, à Hambourg, dans un décor baigné de lumière.

-Vous m’avez donné le carnet de photos, celui où Kyra a si bien su dépeindre son père et une époque. Peut-être le récupérer vous aiderait-il ?

-Non, il est à vous. J’ai gardé les photos.

-Il ne faut pas vous en séparer. Regardez-les de nouveau. Il était le Prince de la danse. Contemplez-les : vous saurez.

Ils se sourirent.

Avant qu’ils ne séparent, le chorégraphe lui dit :

-Erik, le Chant du compagnon errant.

-Oui ! J’y pensais !