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-Par certains côtés, cette période de ma vie m’effraie et j’évite de trop penser à elle ; mais par d’autres, je suis heureuse de t’avoir rencontré. La danse classique, le monde des ballets, j’en ignorais tout. Ça a été une découverte qui m’a émerveillée. Et toi, tu étais tellement solaire, beau, incandescent !  J’ai adoré te rencontrer, je suis tombée amoureuse. Et il y avait ce film, cette Kyra Nijinsky dont tu parlais ! Ma tête tournait, tu sais…

Il avait du mal à la regarder, sa souffrance étant plus vive que la sienne.

-Kyra est morte.

-Je l’ai su.

-Je t’aimais.

-Je l’ai compris, Erik. Ecoute, c’est fini maintenant. Je n’ai pas voulu comprendre au début que tu ne vivais que pour la danse. Tu avais des amours bien sûr mais c’est parce qu’on venait te chercher…Je voulais ce que tu ne voulais pas. Tu aurais dansé à San Francisco et puis tu aurais enseigné la danse et moi, j’aurais fait du dessin. On aurait eu assez d’argent pour faire garder nos enfants et on aurait vécu une vie harmonieuse. Tu ne peux pas faire ça, tu n’es pas fait pour ce type de vie. Ça n’aurait pas marché, je l’ai compris. Lui, il est ce qu’il est, mais il y a ce théâtre, cette compagnie de danse, le monde des ballets. En un sens, c’est mieux pour toi.

Il avait l’air plus calme.

-Je voudrais la voir.

-Oui, viens. Il faut marcher un peu.

Ils entrèrent dans le jardinet d’une maison de ville. A l’entrée, une femme entre deux-âges, d’origine mexicaine, tenait une petite fille blonde par la main. Elle était ravissante. Erik resta sans voix.

-Arthur dort ?

-Oui, madame.

-Eva, viens voir.

L’enfant avança en souriant. Chloe parla d’une voix apaisante.

-Elle ne sait pas mais je lui dirai qui tu es. Ceci dit, je ne lui présente pas Jim comme son père.

Le danseur s’agenouilla :

-Bonjour.

La petite fille ne paraissait pas intimidée ; elle hésita à sourire puis le fit.

-Bonjour.

-C’est le danseur dont je t’ai parlé. Tu as vu des photos de lui. Tu as vu les grands sauts qu’il fait ! On dirait un oiseau. Hein, tu te souviens ?

-Oui.

-Tu veux bien lui montrer ta chambre ? Ta maman peut venir.

-Oui.

Elle la lui montra. Il y avait beaucoup de peluches. Revenant vers Chloe, Erik lui demanda si Jim était au courant de sa venue.

-Bien sûr. Tu veux voir ta fille : c’est normal.

-Mais il n’y a pas de papiers. Rien qui prouve qu’elle est ma fille.

-Il peut y en avoir : je suis d’accord.

Erik revint voir Eva plusieurs jours de suite. Il dormit à l’hôtel. Willliamson était toujours là, dans cette maison où il était allé le voir ; mais il était difficile de tout mélanger. Avant de partir, le danseur questionna encore :

-Il t’a mal parlé ? Il ne le faisait pas devant moi mais il a pu chercher à te voir dans mon dos.

-C’est sans importance, Erik.

-Ne dis pas ça. Tu lui étais insupportable. Que t’a-t-il fait ?

-Il s’est mis en colère, il m’a dévalorisée. Il était sûr de lui : tu m’avais choisi.

Elle ne voulait rien avouer à Erik. Il était déjà trop bouleversé.

-Tu peux voir Eva, tu sais. Il y a une grande distance entre New York et San Francisco mais n’hésite pas à venir. Elle est trop petite pour que je te l’envoie, d’autant que…enfin, tu comprends.

Il était décidé à venir.

De retour à New York, il décida d’être positif. Cette enfant était une chance merveilleuse ! Il était certes fatigué psychologiquement mais il se voulait au travail. Toujours mal à l’aise, Julian veilla à le laisser libre. Erik pensait à Sheherazade et à Petrouchka. Il ne pouvait en finir avec Nijinsky. Soucieux de se séparer de Christopher Wegwood avec lequel il était sans cesse en désaccord, le directeur du théâtre ne pouvait se payer le luxe de voir partir son danseur principal, qui était aussi un chorégraphe singulier. Il le ménagea donc et le félicita pour ses projets. Ceux-ci verraient le jour. Entre temps, des chorégraphes invités se succédèrent et créèrent la diversité.

Pourtant, Erik, qui ponctuait sa vie new yorkaise de courts voyages en Californie, se rendit compte qu’être chorégraphe principal et danseur vedette était invivable. Il porta à bout de bras sa belle fantaisie orientale où l’esclave favorite du Shah Zeman, Zobeide, connait des étreintes passionnées avec l’esclave d’Or qui lui est interdit ! Elle devrait rester fidèle à son maître. Bien que passé de mode, Sheherazade plut tant à cause de la musique ; de Rimski-Korsakov par la façon dont Erik avait conduit ses danseurs.

Il fit de même, plus tard pour Petrouchka mais cette fois, prit le rôle-titre. Le visage de Nijinsky dans ce ballet l’avait marqué deuis longtemps et il s’efforça, non de lui ressembler, mais de lui être fidèle. On loua sa prestation et on l’applaudit beaucoup.