gray

-Tu aimes le thème du roman ?  Pourtant, ce héros qui reste imperméable au temps et toujours beau alors qu’il accomplit des actes horribles et l’étrange portrait qui seul révèle la noirceur du héros. C’est très cinématographique ! Oui, j’aime. Et Barney, c’est le chef maintenant ! Il te soutient bien ?

-Christopher règle la plupart des chorégraphies et il s’attaque au répertoire classique. Ça attire beaucoup de spectateurs, contrairement aux idées reçues. Moi, je suis plus libre. Ce que je fais est plus expérimental.

Mills eut un sourire amusé.

-Barney ? Pas de bras de fer ? Il ne doit pas être commode.

-Non, il ne l’est pas.

-Et ce n’est pas juste le directeur…Enfin tu vois ce que je veux dire.

-Je vois, oui. C’est mon compagnon.

-Ah ! Attention, Erik, je ne te juge pas !

-Je sais. Et toi ?

-Tu sais j’ai une « fiancée asiatique » !  Eh oui ! Je vais me marier. J’ai envie de stabilité. Mais toi, tu avais une belle amie en Californie. Tu nous en avais parlé ; et puis, on l’a vue. Belle.

-Cette relation s’est arrêtée. C’est moi qui y aie mis fin. J’ai été décourageant…Ce n’est pas reluisant.

Mills, en infléchissant la conversation, le stupéfia.

-Tu es avec lui et donc tu as dû arrêter avec elle, hein ? Tu crois que je vais te condamner ? Non. Tu sais, je crois très capable de vivre avec chacun d’eux en apportant à chacun ce dont il a besoin. Tu n’es ni cynique ni égoïste mais le problème, c’est que tu n’es pas comme nous. Tu es différent. Quand je t’ai filmé en Californie, je l’ai senti, cette différence. Elle te rend très attirant et ceux qui se tournent vers toi l’acceptent avant de se rendre compte qu’ils perdent pied. On attend tous d’être choisi, préféré et on veut tous se réjouir que le concurrent soit sacrifié. Mais toi, tu les choisis et tu veux les garder…Tu sais, ça fait partie de la complexité de ta vie d’être ainsi mais évidemment, ça ne marche pas comme tu veux.

-Non.

-Parce qu’il te faut choisir…

-Oui.

Mills eut l’air un peu inquiet.

-Mais ça va, quand même ?

-Oui, bien sûr.

Erik se forçait : c’était visible

-Bon, j’imagine bien que Barney rit jaune de temps en temps et toi-aussi. En même temps, vous avez besoin l’un de l’autre et du reste, il est là, aujourd’hui, à diriger ce théâtre pour toi… Tu es toujours incroyablement fascinant ! Regarde-les. Lui, ne jure que par toi, l’autre chorégraphe ne te fait pas d’ombre ; je t’admire. Franchement !

Cette conversation toucha Erik car Mills était direct. Le tournage se poursuivant, il le sentit l’observer beaucoup. Il guettait les apparitions de Barney et discutait beaucoup avec Wegwood. Parallèlement, il filmait avec rigueur. Tantôt Erik s’entraînait avec les autres danseurs, tantôt il dirigeait Heather Browne, la danseuse qui incarnait Sybil, tantôt il mimait le rôle attribué au danseur principal et devenait Dorian Gray. La caméra tournait autour d’eux. Elle captait les postures des danseurs. En gros plan, il paraissait s’interroger. A l’arrière-plan, ses danseurs retravaillaient une scène. L’idée était de montrer la singularité d’un danseur devenu chorégraphe et sa simplicité toujours grande. Le spectateur devait être captivé et dérouté. Quelles étaient les grandes lignes de ce ballet ? Quels seraient en fin de compte les décors et les costumes ? Où en était le travail d’Erik ? L’enthousiasme et la curiosité ne pouvaient que naître…