GASPARD

 

La première fut fixée au 8 décembre 1995 et les jours qui la précédèrent, l'agitation d'Erik confina à l'angoisse. Il voulait vraiment que tout fut parfait. A vingt heures trente, la salle était comble, bourrée de personnalités qu'on se devait d'inviter et de journalistes. Les lumières s'éteignirent et Ryuchi- Banes prit place sur une scène chargée de ténèbres. Quand les spectateurs le découvrirent, il se tenait droit et raide, les contours d'une ville auréolée des lumières de l'aube, derrière lui. Et il commença à danser à mimer. Les vingt premières minutes, Erik, qui était dans les coulisses, crut que son spectacle ne plaisait pas mais qu’ensuite, on se ressaisirait. On ne le fit pas. Des rires et ricanements fusèrent et l'instant d'après, des spectateurs commencèrent à sortir. Il y eut encore d'autres, mais une réaction se dessina : des spectateurs, furieux, firent taire ceux qui étaient désobligeants, des propos sévères furent échangés. Les mauvais plaisants reculèrent mais ce fut momentané. C’était décidé : ce ballet ne plaisait pas.

Erik fut choqué ; Christopher Wegwood, avec qui il avait cessé de bien s’entendre, se réjouissait et ne le cachait pas. Enfin Anderson s’entendait dire que personne n’est parfait !

-Ils détestent. Sois franc. Et lui, tu l’as vu !

Julian fut compréhensif.

-Je ne vais pas te mentir. La critique va s’en prendre à toi. Indépendamment du caractère abrupt de ton œuvre, je ne peux que saluer ta créativité. Mais c’est la règle, c’est le public qui la fait…Quant à Wegwood, vous êtes en compétition depuis le début et elle tourne souvent à son désavantage.

De fait, il fallut limiter les représentations puis, plus tard, quand Julian reprogramma Gaspard Hauser, il dut l’intercaler avec des ballets qui attiraient davantage le public. Le danseur parut ébranlé et s’isola. Il avait travaillé dur et suivi les conseils reçus de John Neumeier : parler à tous les danseurs. Miner. Refaire. Jamais d'emportement. Refaire. Sans compter ce qu'il m'a écrit à plusieurs reprises sur les impératifs d'une chorégraphie et d'un chorégraphe. Être très explicite et donner le souffle nécessaire. Mais ça n’avait pas fonctionné…

Et puis, il reçut une lettre de Chloe.

« Erik, je reprends contact. A Berlin, où je ne suis pas restée longtemps, je suis tombée enceinte de toi mais n’en ai rien su d’abord. Je savais que nous allions nous séparer mais je voulais un enfant de toi depuis longtemps et j’ai passé outre les circonstances. Avec toi comme père, j’avais idée que ce pourrait être un petit artiste. C’est de retour en Californie que j’ai compris que ce que je souhaitais allait se concrétiser. J’ai eu une petite fille et je l’ai appelée Eva. Je crois que tu aimais bien ce prénom. Je sais qu’à New York, la compagnie de danse que ton ami et toi avez monté a du succès. Ne crois pas que je souhaite perturber ta vie. J’ai un mari, je suis heureuse et j’attends un autre enfant. Pour Eva, je tenais à t’informer enfin. Jusqu’à maintenant, ça m’était difficile mais je me sens libérée maintenant. C’est donc le moment juste pour te contacter.

Je joins une photo de ta fille. Elle a trois ans et demi maintenant.  Si tu veux des nouvelles, je t’en donnerai. Chloé »

Sur la photo, l’enfant était blonde.

Elle lui ressemblait.