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4. Un théâtre, des chorégraphes, des danseurs.

Wegwood fut enthousiaste quand Erik et Julian le contactèrent pour lui proposer de travailler ensemble. Après le tournage du Danseur et la sortie du film, il s’était attendu à de nombreuses propositions de travail mais n’en avait pas tant reçu que cela. Il travaillait désormais à Miami et était resté en contact épisodique avec Erik. Quand celui-ci lui parla de New York, il bondit de joie et déménagea en famille. Il fut moins enthousiaste quand il mesura tout le travail qui les attendait. Le théâtre dans le sud de Manhattan avait été racheté et il avait fallu six mois de travaux. Dotée d’une belle façade néo-classique, l’édifice était gracieux. La salle avait été travaillée dans des tonalités rouge et or, et tous les décors intérieurs avaient été refaits, jusqu’aux loges des danseurs. Tout était lumineux et contemporain et l’enthousiasme gagna chacun. Une compagnie de danse pouvait bel et bien y voir le jour.  Toutefois, il manquait les danseurs qui formeraient la troupe, les répétiteurs et un autre chorégraphe. Contrairement à ce qu’il pensait, les auditions furent interminables. Si Julian se montrait tout à la fois infatigable et intransigeant, Erik ne l’était pas moins. Toutefois, la compagnie « Jour de lumière »,« Sandborn » en danois, finit par naître. Erik avait demandé que les deux noms soient utilisés.  

Le premier réflexe de Christopher fut d’être heureux. Contrairement à Erik dont le père avait mal pris ses choix, celui de Christopher avait encouragé sa vocation. Il allait être à la tête d’un corps de ballet avec ce danseur danois dont la carrière était prestigieuse. C’était magnifique. Erik, lui, était à la fois craintif et joyeux. Il devrait répondre à qui attendait beaucoup de lui. Cette fois, c’était John Neumeier qui, de Hambourg, guetterait ses créations. De nouveau, il sentait des enjeux lourds mais il refusa de se laisser aller. Tout à la joie de parcourir ce beau théâtre, il fut rieur comme un enfant.

Tout allait très vite. Wegwood avait mis au point une première saison alliant classicisme et modernité : Gisele, Coppelia, La Sylphide mais aussi Le Tour d’écrou et Balanchine. Erik apparut beaucoup sur scène et emporta la mise : le public adorait son talent, sa beauté et son inventivité mais aussi son étrangeté. C'était là un point que nul auparavant n'avait signalé. Il était à part, cela se sentait. Nourri tout autant par le film qu'il avait tourné que par son expérience à Hambourg, il devenait singulier et presque intimidant. Mais il plaisait. Se souvenant de son expérience avec John Neumeier, il ne saluait jamais seul, sachant qu’il voulait donner l'image d'une troupe unie. Il était souvent attendu à la sortie des artistes et signait sans sourciller des autographes. La presse n'en avait que pour lui. Julian comprit vite que ses premières intuitions étaient fondées : Erik savait être l'âme d'un théâtre. Il insista donc pour ajouter à la programmation déjà établie, quelques soirées où le danseur était seul sur scène. Il fut ravi du résultat. Ce danseur exerçait sur le public une fascination presque hypnotique. Le voir arriver seul sur scène émerveillait et il y avait ces sauts, ses figures, son expressivité, tout ce qu’il montrait de la danse et qui le rendait à la fois inaccessible et bouleversant. Julian comme Christopher pensaient que toutes sortes de gens aisés affluaient au théâtre à cause de cette présence charismatique et il était bon qu’il en fût ainsi. Il se prêtait d’ailleurs d’assez bonnes grâces à des invitations et à des sorties, qui lui permettaient d’asseoir son image et en cela, valorisait le théâtre.

Bientôt, il insista pour que des changements y soient effectués. Les spectateurs adoraient à juste la salle qui était extrêmement jolie et moderne mais ils ne pouvaient être ravis des couloirs, du hall d'entrée et du bar. Il suivit son idée, suggéra de mieux décorer les couloirs de photos variées mais surprenantes évoquant aussi bien des danseurs célèbres que de charmants débutants. Il fit transformer le foyer en bar à rafraîchissement et y organisa des expositions inattendues. Touché par toutes les lettres qu'il en avait reçues au long de sa carrière, il les exposa mais les tronqua de façon à ce qu'elles deviennent un immense hommage à la danse, venu non pas de spécialistes mais du tout-venant. Il fit mouche car sa tentative était audacieuse et touchante. La fois d'après, il exposa des dessins d'enfants sur le thème : C'est quoi, pour toi, la danse classique ? Ce fut joyeux et turbulent. Il était infatigable et adoré. Il recevait des lettres, des fleurs. Il donnait des interviews, faisait des couvertures de magazines. Il avait admis que sa beauté lui valait d'autant plus d'éloges qu'il avait une aura particulière. Son image était précise : esthétique, solide sur le plan artistique et érotique pour la part nécessaire. Il la contrôlait bien.