projet

Julian lui, ne voyait pas d’un mauvais œil, que ce danseur européen d’origine travaille avec divers chorégraphes avant de revenir en Amérique : cela valoriserait son image. Il ne fit donc aucune objection au séjour d’Erik à Berlin et plus tard, quand il s’avéra que Sasha Waltz était reconnue pour la qualité de ses chorégraphies, il se félicita d’avoir été si ouvert. Le danseur ne travailla qu’à peine un an avec elle. Elle était en début de carrière mais en 1992, elle réalisa sa première chorégraphie d’importance, Dialoge ; elle avait trente-deux ans, il en avait trente-trois. C’était de la danse contemporaine mais pourquoi pas ? Le contact fut facile. Erik vivait non loin de chez sa sœur. Il s’entendait bien avec son mari et adorait leur petite fille. Chloe resta oisive un moment, rencontra bien sûr des anglais et des américains sur sa route et trouva à s’occuper. Elle n’était ni gaie ni triste mais, puisque Julian venait voir Erik et qu’à l’évidence, leur projet de compagnie de danse allait aboutir, elle se rendit à l’évidence : elle n’avait jamais rien dit de ce qu’il y avait eu entre cet homme désagréable et elle mais au fond, ça ne servait à rien. Il était de moins en moins amoureux d’elle et de son côté, elle en avait assez. Un matin, elle signifia au danseur qu’elle retournait chez elle.

-Tu veux faire une pause ?

-Non. Tes projets se font avec lui, pas avec moi.

-Je suis danseur, les années passent…

-Elles auraient passé aussi en Californie où tu aurais pu travailler pour une compagnie puis ouvrir une école de danse. Te marier avec moi t’aurait donné la nationalité américaine, mais ce n’est pas ta vie. Tu ne veux pas. Moi, je veux faire du dessin, avoir mon propre cheminement. Je veux exister en tant que personne.

Il baissa la tête. Il était triste et prêt à pleurer. La mort dans l’âme, elle rompit. Dès qu’elle l’eut fait, elle informa les parents du danseur ainsi que Marianne et Else. La première incendia son frère par lettre et au téléphone ; la seconde ne s’en mêla pas. Courageuse, Claire annonça sa venue. Erik savait qu’elle l’adorait. Elle lui reprocherait sans doute d’avoir été très sec mais rien de plus.

-Tu es bien sûr pour cette jeune femme ?

-C’est difficile pour elle …

-Essaie encore.

-Elle est partie !

-Et lui, il est là.

-On va travailler ensemble.

Claire soupira.

En Californie, Chloe se sentit tout de suite soulagée. Elle n’avait pas dit à Erik que depuis quelques temps, elle ne prenait plus de moyens de contraception. Ils ne faisaient plus guère l’amour mais juste avant qu’elle ne s’en aille, ils avaient été pris de frénésie. Elle s’était dit que, si elle était enceinte, elle garderait l’enfant. Si Erik faisait cavalier seul, elle le tiendrait informé ; si par contre, il travaillait avec Barney, elle ne lui dirait rien. Dans tous les cas, elle n’avorterait pas.

Le danseur, à Berlin, se sentit tout triste. Sa liaison avec Chloe avait pris fin. Très vite, cependant, il parut se reprendre et bientôt, cette rupture parut ne pas lui peser. Il contacta Oleg et Irina. Le Russe s’était fait si discret qu’ils n’échangèrent que des banalités, mais la Finlandaise fut très réactive. Elle n’avait cessé, en faisant mine de le morigéner, de le féliciter. Il était digne des promesses qu’elle avait placées en lui ; sa vie sentimentale l’intéressait aussi. Elle n’avait jamais compris l’engouement de son protégé pour cette belle californienne. Ils avaient rompu : c’était parfait. Ce décorateur, auquel Erik avait souvent fait allusion, était d’un autre calibre. Il lui convenait. Et puis, il y avait cette compagnie de danse !

-Un bel exploit !

-Madame, la compagnie n’a pas encore vu le jour !

-Vous brillerez ! Cet homme-là sait vous répondre !

Erik ne doutait pas un instant qu’elle eût raison. Infatigable, Julian avait tout mené de front. Le théâtre racheté, les travaux faits, il avait réengagé les administratifs et les techniciens qui étaient déjà là, acte généreux qui l’avait rendu populaire. Restait la compagnie de danse…

-J’ai du flair pour l’immobilier, il est difficile de m’avoir en affaires et j’ai un carnet d’adresses imposant et avec cet entregent, je peux dès maintenant valoriser cette compagnie, même si elle n’est pas encore née ! Mais évidemment, il faut trouver les danseurs ! Erik : tu dois t’en charger !

-Je vais le faire.

-Parfait.

-Je danserai.

-Tu seras chorégraphe, aussi.

-Chorégraphe ?

-J’en suis sûr. Tu te formes pour cela, non ?

-Mais il y a longtemps, entre nous, rien n’a fonctionné.

-J’ai commis une erreur : je t’ai considéré comme un trophée. Mais comme tu viens de le dire : c’était il y a longtemps. Là, nous allons travailler ensemble et ce qui va faire le lien entre nous, c’est l’amour de la danse. Ce sera très différent.

Et Erik revint à New York. Julian l’attendait à l’aéroport. Tout était à faire. Les yeux brun-vert du décorateur brillaient.