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Mills avait cependant une nature bien trop curieuse pour ne pas buter sur quelques évidences. Barney était un gestionnaire hors pair et un vrai impresario. Il tenait à Erik mais celui-ci se défaisait. Il était nerveux, fatigué et ses yeux brillaient étrangement. Deux dîners eurent lieu pendant le tournage mais Mills ne put satisfaire vraiment sa curiosité : il y avait trop de monde. Son ressenti fut cependant mitigé. Si cette compagnie était solide, Erik, lui, ne l’était pas malgré le soutien et l’attention réelle que lui vouaient Barney. Combien de temps cela durerait-il ?  

-Ton ballet est très réussi.

-Ce n’est pas certain. Ça reste expérimental…

-Tu me fais une réponse étrange, là. Tu sais, tes ballets plairont ou non à l'endroit précis où tu les présenteras mais c'est très factuel, ça ne veut rien dire. Je sais comme tu peux être : je t'ai vu très fragile. Ne te laisse pas atteindre par un insuccès relatif ni griser par un grand succès. Tu es en début de carrière, comme chorégraphe !

-Tu es rassurant.

-Ce film est une commande. Quatre danseurs qui sont devenus chorégraphes, bousculent et fascinent les spectateurs. Beaucoup de gens verront ce que tu as fait sur Dorian Gray. Ne sous-estime pas le pouvoir d’une chaîne de télévision américaine. Qu’est-ce ça peut faire qu’ils boudent ici s’ils adorent ailleurs ?

-Tu veux me dire autre chose, n’est-ce pas ?

-Oui et je ne vais pas être adroit. Il n’y a pas que Christopher Wegwood et il n’y a pas que Julian Barney. Tu sais, je voudrais tourner un long métrage. La danse classique et l’opéra ! Tu imagines ! Je travaille sur le scénario et bien sûr, il n’y a que cela en ce moment, mais je suis tenace. Un rôle comme ça pour toi, ce serait incroyable : il y aurait le comédien et le danseur. Tu serais merveilleux ! Tu y réfléchiras ?

-Bon. Il y a longtemps, en Californie, tout n'a pas été simple entre nous, loin s'en faut. J'ai été emporté par ce que tu dégageais : cette grâce, cette ferveur. Ça a été très violent, je ne me reconnaissais plus et je suis resté nostalgique de toi longtemps, moi, Nicolas Mills, l’homme qui ne dit rien de lui et semble ne rien éprouver. Tu sais, je suis content que ce soit un tournage court car cette fascination dont j’ai subi les conséquences pourrait bien se réinstaller mais ce n’est pas le sujet. Toi, ce qui t’importe, c'est la danse. Le réel et ses contradictions, tu fais avec mais ça t’est difficile dès qu’on touche à l’affectif. Tu rends amoureux, on ne s’en remet pas…

-Donc ?

-Je voudrais que tu me promettes de participer à ce projet. Il le faut, Erik, il le faut vraiment. Ce film ne sera pas le même sans toi. Tu doutes peut-être mais attends le documentaire ! Là, sera très clair pour toi !

-Et ensuite ?

-Que tu retournes au Danemark, ce ne serait pas mal. Une idée comme ça. Pour une pause ou autre.

Alors, Erik parla : cette pression sur lui depuis si longtemps, cette obligation de réussite, les aléas de sa vie affective, cette jeune femme qu’il avait renvoyée, cette petite fille. Le réalisateur hocha la tête.

-Pas facile. Il faut vouloir devenir un père. Ce serait possible, tu sais, mais le voudrais-tu.

Erik éclata en sanglots.

-Allez Erik…On traverse tous des déserts. Courage. On se tient au courant. Compte sur ma persévérance…

-Non, il y a autre chose.

-Mais quoi ?

-Elle a eu un enfant de moi, une petite fille. Je ne le sais pas depuis longtemps mais c’est mon enfant, j’en suis sûr.

-Eh, c’est une belle nouvelle ! Nul besoin de s’inquiéter !

-Pourtant…

-Sa mère t’a fait signe : sois confiant.