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Kaspar est, selon sa propre version, attiré dans la nuit du 14 au 15 décembre 1833 dans le parc du château d'Ansbach, en Franconie bavaroise, par un mystérieux individu qui l'aurait poignardé. Il meurt trois jours plus tard. À l'emplacement de l'attentat, une stèle indique « hic occultus occulto occisus est » (ici, un inconnu fut assassiné par un inconnu). Les médecins conclurent que Kaspar s'était infligé lui-même les blessures dont il est mort.

-Qui danse Gaspard ?

-J’ai entendu parler d’un danseur mi japonais mi- américain qui a un nom très bizarre : John-Ryuchi Baynes et je suis allé voir de quoi il retournait. Il est seul sur scène dans une petite salle new yorkaise que j’ai mis un temps fou à trouver. Petit, nerveux, surprenant, il danse curieusement sur des chorégraphies qu’il crée et modifie tout le temps. Je veux qu’il soit Gaspard.

-Tu l’as abordé ?

-Oui mais il se veut très expérimental et pour lui, je suis dans l’institution.

-Il faudra le convaincre mais tu sauras faire. Qui d’autre ?

Erik avait prévu toue la répartition des rôles.

-Il faudrait des musiciens et des bateleurs.

-Soit. Musique ?

-Mahler, Chostakovitch, Boulez. Mozart. Des chants populaires allemands aussi ;

-Il faudra voir pour la cohérence. Les décors ?

-J’avais pensé que tu pourrais ….

-Que je les ferais ! Erik, je croule sous le travail ! Mais je vais voir. Daumer, on ne peut pas trouver quelqu’un de plus singulier. Il s’occupe de Gaspard, lui apprend à lire et à écrire. Il a donc une parole.

-Si, j’ai une idée.

-Tu l’as trouvé où celui-là ?

-Il travaille plutôt pour le cirque.

De nouveau, Julian se mit à rire. Depuis des semaines, Erik courait partout pour repérer des gens singuliers. Il voulait qu’ils surprennent sur scène par leur présence et pas nécessairement par leurs dons de danseur.

-Tous ces gens bizarres, c’est Parfait ! Le Corps de ballet a un rôle à jouer quaNd même ?

-Ne t’inquiète pas.

Il n’y avait rien à dire : ils arrivaient vraiment à travailler ensemble.

Erik s’immergea dans la construction de son ballet et mit tout le monde au travail. Tout était très délimité et très maitrisé : l'arrivée de Gaspard sur la grand-place d'une ville allemande, le solo de départ et le texte du récit ; les spécialistes qui entouraient le jeune homme étrange et cherchait à percer son mystère ; son éducateur qui le prenait en charge mais n'évitait ni le didactisme ni l'exhibition ; l'isolement progressif de Gaspard et sa mort étrange, clairement présentée comme un meurtre. Le ballet était traversé par trois grands solos et par des scènes où, Gaspard, muet et comme pétrifié, semblait lentement disséqué et mis à mort. Assis dans un coin de la scène où appuyé contre un miroir, Julian suivait de près le travail d'Erik et en appréciait la profondeur. C'était un ballet âpre et dur sur le mensonge identitaire, la difficulté de la mise à mort, et le rapport d'un être singulier à la dureté du monde.

Quand eurent lieu les répétitions en costume, tout parut sombre et funèbre. Les décors, très stylisés, évoquaient une ville contemporaine froide et brutale et les danseurs étaient en justaucorps gris, blancs et noirs. Les scènes de mine allaient s'intercalant avec les passages dansés, créant des espaces inattendus, un peu incongrus. Julian accompagné cette fois de Christopher fut saisi. C'était vraiment un spectacle difficile mais il était beau.