SORTILEGES

En fin d’année, sa seconde chorégraphie parut. L'Enfant et les Sortilèges était exactement le spectacle de fin d’année qui était susceptible de remplir les caisses d’un théâtre déjà florissant. Le chorégraphe en titre et l’administrateur e la compagnie flairèrent le succès. Rarement monté, le ballet avait été chorégraphié une première fois par Balanchine. Colette, alors âgée de vingt-cinq ans, avait rédigé en moins de huit jours un court poème en prose intitulé « Ballet pour ma fille ». Il fallait un musicien. Ravel était cet homme-là. L’argument était simple : Dans une vieille maison de campagne, au beau milieu de l'après-midi, un enfant de sept ans est assis, grognon, devant ses devoirs d'école. La mère entre dans la pièce et se fâche devant la paresse de son fils. Puni, il est saisi d'un accès de colère : il jette la tasse chinoise et la théière, martyrise l'écureuil dans sa cage, tire la queue du chat ; il attise la braise avec un tisonnier, renverse la bouilloire ; il déchire son livre, arrache le papier peint, démolit la vieille horloge. « Je suis libre, libre, méchant et libre ! » Épuisé, il se laisse tomber dans le vieux fauteuil… mais celui-ci recule. Commence alors le jeu fantastique. Tour à tour, les objets et les animaux s'animent, parlent et menacent l'enfant pétrifié. Dans la maison, puis dans le jardin, les créatures exposent une à une leurs doléances et leur volonté de vengeance. Alors que l'enfant appelle sa maman, toutes les créatures se jettent sur lui pour le punir. Mais avant de s'évanouir, il soigne un petit écureuil blessé dans le tumulte. Prises de regret, les créatures lui pardonnent et le ramènent à sa mère en l'appelant en chœur avec lui. L’œuvre se termine par les deux syllabes chantées par l'enfant : « ma man ».

Erik avait fait retravailler le texte de base car le texte français était compliqué et il fallait une bonne tradition. A la musique de Ravel très exigeante, il avait adjoint celles d'autres compositeurs. Quand les répétitions débutèrent, le danseur ne se ménagea pas. A force de travail, pourtant, il parvint à ce qu'il voulait avec des danseurs qui n'avaient pas tous, selon lui, les compétences requises, des récitants un peu désordonnés, des décors qu'il fallut modifier et des costumes dont il demanda la révision à Julian. Du projet un peu maladroit qu'il avait d'abord couvé, naquit un spectacle aussi ravissant pour la vue que pour l'oreille. Les textes étaient dits avec entrain, les danseurs enfants étaient sur scène aussi admirables que les danseurs adultes. Les costumes étaient étourdissants dans tous les cas et les beaux décors que Julian avait créés si singuliers et raffinés qu'il était impossible de ne pas les adorer. Au fond, rien ne fut laissé au hasard et force fut de reconnaître que le spectacle plairait. En effet,

 

quand les fêtes arrivèrent, le spectacle ravit et les réservations se multiplièrent. Erik fit imprimer de nouveaux programmes avec des interviews des enfants qui jouaient et dansaient dans le spectacle et leur demanda d'élaborer de nouvelles affiches qui furent exposées dans le hall d'entrée. Ce fut, Wegwood et Julian durent bien le reconnaître, une idée de génie !