image2_1__master

Avant qu’elle ne rejoigne le nord de l’Angleterre, il la revit encore dans le beau salon d’un hôtel où elle était descendue et arriva les bras chargés de roses blanches.

-Vous êtes restée belle.

-Ne me parlez pas ainsi. J’ai des souvenirs tenaces…Dites-moi plutôt ce qui vous ennuie car je sens que vous êtes perplexe.

-Avez-vous traversé des périodes confuses ?

-Bien sûr.

-J’en traverse une. Je peux vous en parler ?

-Faites-le.

-Je pensais qu’on finirait par m’en demander moins mais c’est le contraire !

-Vous êtes un bourreau de travail !

-Une jeune femme m’aimait mais je l’ai laissée.

-Vous êtes humain, vous riez puis vous souffrez. Ce n’est rien cela, Erik. Tout passe. Mais quoi d’autre ?

-J’ai un compagnon que j’aime mais la jeune femme, j’aurais pu avoir un enfant avec elle.

-Vous le vouliez ?

-J’ai pensé que non et le sujet a à peine été effleuré. J’ai été égoïste et maintenant, je regrette.

-Egoïste ? Non mais la danse emplit toute votre vie. Elle fait diminuer la place que les autres peuvent prendre, sauf si eux-mêmes font partie de son propre monde. -Vous trouverez quoi faire : ces choses-là prennent forme lentement. Pour l’instant, vous êtes là où vous devez être.

-Vous savez ce que m'a dit John Neumeier ? « Erik, vous allez encore danser et puis, vous aurez vos propres terres. La chorégraphie, dans votre cas, est une évidence. Vous verrez que c'est difficile mais vous êtes créatif et vous avez de l'autorité. Je peux vous assurer pour avoir moi-même traversé des déchirements et des deuils, que vous verrez alors les choses différemment. Les souffrances que vous rencontrerez, vous les transformerez et les joies que vous connaîtrez passeront dans vos créations. » Je l’ai écouté et je suis sous contrat ici avec cet homme que je connais depuis longtemps. C’est par lui que mes ballets vont apparaître.

-Est-ce triste ? On ne le dirait pas.

- « C'est un rêve doux-amer. Mes compagnons étaient l'amour et la peine. Au bord du chemin il y avait un tilleul, c'est là que j'ai pu dormir enfin, sous le tilleul. Il a répandu en neige ses fleurs sur moi, j'ai oublié alors ce qu'est le tourment de vivre. Tout était clair à nouveau, oui, tout était clair, tout, l'amour et la peine, le monde et le rêve. C'en est une autre. »

- Le Chant du compagnon errant ?

-Oui.

-Tout n’est pas si grave ! Regardez, vous êtes déjà en train de guérir de ce qui vous agite ! Des pétales de fleurs tombent sur votre visage…Tout va naître !

-Tout ?

-Mais oui ! vos créations vont apparaître ! Il n’y ici aucun sujet de crainte.

-Vraiment ?

-Erik, c’est une situation complexe mais vous en tirerez de la joie. C’est ce qui importe !

Quand ils se séparèrent, elle le surprit. Elle, qui était si anglaise et réservée, lui caressa la joue et effleura ses lèvres dans la rue alors que les croisaient des passants affairés ou nonchalants. C’était une belle fidélité.

-Ne dites rien, Erik, ne dites rien.

Il plongea ses yeux clairs dans les siens qui étaient bruns. Elle refoulait ses larmes.

Dans les temps qui suivirent, il commença les répétions de Daphnis et Chloé qui était sa première mise en scène. Tout était bien réglé. Ce n’était pas d’une totale nouveauté et Julian eut quelques doutes :  Erik devrait faire mieux.