VASLAV ET ERIK

 

nijinski

Pour comprendre le sujet du "Danseur", il faut avoir saisi les liens qui se nouent entre le danseur Erik Anderson et Vaslav Nijinsky. Ces liens se forment très tôt. Encore enfant, à Copenhague, le jeune Erik n'arrive pas à dormir et se dissimule derrière la porte du salon. Par la porte entrouverte, il voit ses parents regarder un documentaire sur un danseur russe mort fou. En son temps, il a connu une grande célébrité et son influence sur le monde de la danse reste importante. On le comprend, ce danseur, c'est Nijinsky.

Adolescent, Erik Anderson rencontre Irina Nieminen, une Finlandaise qui a un passé de danseuse classique et OLeg Tobialsky, un Russe qui lui-aussi appartient au monde de la danse. Si derrière Tobialsky, se cache Alexandre Pouchkine, le professeur qui a grandement formé et influencé Rudolph Noureyev et Michail Baryschnikov, Irina Nieminen évoque les Tamara Karsavina ou Anna Pavlova des Ballets russes. Durant les années où il étudie avec eux, Erik baigne d'ailleurs dans un univers très russe qui le renvoie au Kirov. Sa formation est drastique: danse, mime, pratique d'un instrument de musique, nécessité de lire les grands auteurs. On est là dans une logique qui pourrait être celle du Kirov. Or, après l'école impériale, le jeune Nijinsky a intégré le théâtre Mariinski, rebaptisé par la suite, Kirov...

Irina Nieminen a dansé à Londres dans sa jeunesse et y a connu Kyra Nijinsky. Quand Erik tournera en Californie un film sur la danse où un des protagonistes est confronté non seulement aux grands rôles du danseur russe mais aussi à ses chorégraphies et à son "Journal", ce sera Irina qui lui permettra de rencontrer la fille aînée de la star russe. Cette rencontre sera décisive. Il rencontrera vraiment son rôle, ce qui est positif, mais il tissera avec le danseur mort, des liens irréversibles, ce qui infléchira sa carrière et ne le laissera plus aussi libre...

Guillaume cote

Interprète de "L'Après-midi d'un faune", du "Spectre de la rose" et de "Shéhérazade", Erik Anderson est fasciné par "Jeux", ballet de Nijinsky peu aimé et considéré comme mineur. Dans ce ballet, deux jeunes gens qui jouent au tennis voient arriver une jeune femme avec laquelle ils forment un trio qui semble pouvoir sans cesse se faire et se défaire...Dans sa vie, Erik se heurtera au chiffre trois puisqu'épris de Julian Barney, il tombe amoureux d'une jeune américaine, Chloé. Ceci renvoie bien sûr à Diaghilev auquel Nijinsky était très lié et à Romola de Pulszky, qu'il a épousée. Comme le danseur russe, Erik a du mal avec son identité affective et sexuelle et comme lui, il trouve des réponses peu claires...

Le ballet "Jeux" renvoie aussi à la circularité. Or, le cercle est un élément dominant dans les dessins de Nijinsky. Il enferme ou libère... En ce domaine, les interprétations se heurtent. Erik erre tout à la fois dans un cercle affectif et professionnel qui l'étouffe mais il est lui-même le créateur de ce cercle. Après de nombreux errements, à la fin du roman, il se libère.

Certains ballets créés par Erik renvoient à Nijinsky. "L'énigme de Gaspard Hauser" par exemple renvoie à la solitude et à la folie du danseur russe une fois que la maladie s'est emparée de lui. Et bien sûr, les trois ballets de Nijinsky restés lettres mortes à cause de la maladie, "Bilitis", "Renaissance" et "Papillons" sont des créations personnelles construites à partir des idées du danseur russe sur la danse et de ses chorégaphies déjà existantes.

Pour conclure, Erik Anderson est tout entier traversé par la figure du danseur russe, ce qui le rend à la fois fragile et vulnérable mais créatif et fort aussi. 

FABERGE NIJINSKY

Autre précision : pour qu'il y ait à ce point identification, il ne fallait pas que le héros du livre soit un vrai danseur dont la carrière ait laissé des traces dans le monde de la danse et dans le grand public. Il fallait au contraire un personnage fictif. Erik est un grand danseur, reconnu dans le monde de la danse mais il n'est pas une star. Cela fait de lui un être suffisamment malléable pour que l'osmose se fasse. De plus, le fait qu'il ne soit pas réel ouvre beaucoup plus au fantasme. 

Pour conclure, je ne peux livrer ici la liste des lectures que j'ai faites avant de me lancer dans l'écriture de ce texte. Je me bornerai à citer un texte ancien. Il s'agit de "Nijinsky ou la grâce" de Françoise Reiss. Datant des années cinquante, cet ouvrage propose une lecture claire de la vie du grand danseur, montre en quoi il a été novateur et s'interroge aussi sur son mysticisme. Mysticisme qui interpelle Erik Anderson à plusieurs endroits du roman...

France Elle